EDITO
 
 
 
                                       __                                                                                                            
L'Edito
 
Toujours
 
Il pesait tout.
Ce qu'il mangeait, ce qu'il buvait, lui-même. Il ne laissait rien au hasard, l'air de son appartement était filtré, ionisé, à température constante. Toujours.
 
Il dormait tous les jours de 21h à 6h. Courrait 10 km jusqu'à 7h, petit-déjeuner avec un calcul savant des calories apportées, protéines, glucides, lipides. Partait au travail par le bus de 7h32 arrivait à 8h00 pile. Toujours.
 
Le midi il redoutait la cantine plus que tout, mangeait dans son bureau aux fenêtres ouvertes été comme hiver. Toujours.
 
Le soir il quittait le travail à 17h. Jamais une minute de plus ou de moins. Reprenait le bus où il avouait respirer le moins possible. Eviter le contact des autres. Toujours.
 
Les soirs de beau temps il marchait seul une heure jamais une minute de plus ou de moins. Les soirs où il ne faisait pas beau c'était musculation : un esprit sain dans un corps sain. Puis une heure de ménage, désinfection, nettoyage, démontage des filtres. Puis oxygène pur pendant 15 minutes. Douche 15 minutes aussi. Toujours.
 
Pas de sortie car cela induisait des contacts. Les femmes ? Jamais. Célibataire. Et probablement qu'il n'avait jamais connu de partenaire de l'un ou l'autre sexe : la crainte d'échange de microbes. D’ailleurs, il suivait en permanence l'évolution de son corps tentant de déceler au plus tôt la maladie, étudiant scrupuleusement chaque symptôme, consultant le médecin juste pour obtenir les médicaments qu'il voulait. Il calculait même les dosages. Toujours
 
A 49 ans il n'avait jamais été malade, il n'avait jamais manqué une seule journée de travail. Tout cela c'est son frère qui nous l'a expliqué le jour de l'enterrement. Il était notre voisin et nous le connaissions si peu. Poli, effacé, il évitait les gens. Toujours.
 
Eviter ? Il n'a pu toutefois le faire avec le bus de 7h32. Lorsqu'il est tombé du trottoir le bus arrivait juste. Il est mort sur le coup. En excellente santé.
 
Allez, je vous laisse. J'ai des potes à la maison ce soir. Nuit blanche, alcool et cholestérol au rendez-vous. Moi ça me rend créatif. Ensuite je vais peut-être griffonner un chapitre avant d'aller me coucher à 7h32.
 
J'aime bien écrire tôt le matin. Toujours.